Un trait de sauge

« Nous sommes tous des ratés du rêve ». Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Romain Gary, et d’ailleurs, je le trouve incisivement abrupte sur ce coup-là. Peut-être avons-nous des rêves que ne sont que trop irréalisables. Des rêves d’immensité,inatteignables. Peut-être…

Alors, rêvons donc avec raison pour lui donner tort. Rêvons de faisabilité et de concret. Pour moi, c’est simple, je rêve d’aller chez Frenchie. C’est idiot, car c’est tout juste à quelques rues de chez moi et il m’a fallu attendre cette amie aux pulls toujours bariolés et excentriques, pour franchir le seuil de l’endroit rêvé et réserver cette table utopique. Utopique… J’exagère. Néanmoins, il faut imaginer pouvoir s’armer de patience car deux mois devront s’écouler avant le dit rendez-vous.

Soixante nuits ont vu le jour et me voilà en train de me préparer. Un trait d’eye-liner, un trait d’humour et, intraitablement apprêtée, je file retrouver mes trois amies. J’ai le ventre creux, j’ai même refusé le tout petit chocolat qui accompagne le café du déjeuner. C’est pour dire comme ces semaines ont été longues et comme la préparation est primordiale.

Avec les filles nous planons. Le menu est tout aussi canonique que le type de la table d’à côté. Le rêve. Truite marinée ou ravioles d’escargot ? Noix de Saint-Jacques au chorizo ou agneau aux lentilles ? Tarte au chocolat et au lard ou panacotta à la sauge ? Grégory Marchand se surpasse, nous le guettons du coin de l’œil à travers la petite lucarne de la cuisine.

Indécises que nous sommes ! Que choisir ? Le serveur nous guide. Lui, il sait. Tous les plats sont habilement distribués sur la table car il n’est pas question de manquer une découverte culinaire.
Quant au vin, nous commençons par un Cheverny d’Hervé Villemade, pour continuer sur un Saumur de Thierry Germain. Le premier, nature, fruité et croquant nous caresse vivement l’intérieur des joues. Le second profond, sur les fruits blancs presque exotiques est d’une longueur hallucinante. C’est insensé comme la Loire, minérale, nous fusille.

Cependant, il s’agit plus de vernis que Cheverny dans nos futiles discussions et nos encombrants éclats de rire donnent finalement un air aérien à l’endroit, dans lequel on se sent étroitement bien. Les verres s’enchaînent et je vois la fille qui partage le dîner du type canonique s’éclipser. Cela donne des idées pressantes à ma voisine. Je me décale alors, aérodynamique sur la banquette, pour la laisser passer. Cet amusant jeu de chaises musicales me place par hasard en face de ce grand blond aux yeux bleus qui me jette à la figure sa classe folle. Si nous avions ouvert une troisième bouteille, je lui aurais sans doute effleuré la jambe du bout de mon pied… mais, le rêve s’arrête, la fille revient, il baisse les yeux et moi, je regagne ma place.

Je me retrouve ainsi nez à nez avec une panacotta à la sauge. Etonnante, subtile… Puis, le chef sort de son antre, nous le alpaguons, chacune y allant de son petit commentaire. « L’agneau était divin…. cette  chips de chorizo… que dire de ces ravioles si ce n’est que c’était merveilleux… »  Le tout clôturé par la fille aux pulls bariolés qui précise avec un air médical : « pour la panacotta, si cela ne tenait qu’à moi, j’aurais ajouté un trait de sauge … ».  Je pouffe.  Le type des chaises musicales aussi. Je repouffe. Le  type des chaises musicales aussi… mais pas sa compagne.

Alors, Gary avait-il raison ? Il ne faut pas rêver, le chef ne rajoutera pas un trait de sauge dans sa panacotta et le type d’à côté ne partira pas avec moi …  Mais cette soirée mémorable ?  Concrète, elle est faisable, il nous faudra simplement attendre plus d’un millier d’heures pour la rêver à nouveau.

Frenchie

5, rue du Nil  75002 Paris
01 40 39 96 19

 

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